Mes deux vies - Nouvelle

Extrait de nouvelle :

Je me tords le cou pour regarder à travers la vitre. La ceinture de sécurité m’irrite un peu la joue alors je tire dessus pour me donner un peu de répit. J’aperçois les halos lumineux des lampadaires jaunes qui défilent comme dans un film. Ça a quelque chose de magique les lumières de l'autoroute la nuit ; si elles avaient été vertes ou bleues je crois que je n’aurais pas aimé pareil. Non, jaune c'est bien. En plus ce soir il pleut, donc ça fait encore plus beau avec les gouttes colorées qui glissent sur la glace.

Lorsqu’une gouttelette atterrit sur la vitre elle est toujours seule, ballottée dans tous les sens par le vent qui se donne beaucoup de mal pour tenter de la déloger de là, mais très vite elle rencontre d’autres amies gouttelettes ; ensemble elles s’unissent pour former des gouttes ; puis les gouttes s’assemblent à leur tour pour donner vie à des ruisselets, minuscules pour nous mais pourtant gigantesques à l’échelle d’une vitre. Avec un peu de patience ces petites gouttelettes chétives finissent donc par tout emporter sur leur passage…

En y regardant de plus près ce n’est pas simplement du jaune que je vois, mais différentes teintes de jaune : maïs, vanille, beurre, soufre, champagne… Parfois je distingue même des teintes de rouge ou de bleu, au gré des véhicules croisés ou des enseignes publicitaires disposées un peu partout sur le trajet. Ce que j’adore surtout ce sont les flashs intermittents des gyrophares - de la police, des pompiers, des ambulances. Des fois j’assiste à des spectacles vraiment étonnants ; un feu d’artifice de couleurs qui me rappelle la fête foraine.

Ce qui est marrant c'est qu'en regardant vers l’extérieur de la voiture je peux aussi voir un peu l’intérieur, grâce aux reflets ; comme ça j’ai une vue imprenable sur mon père et  m’assurer qu’il ne s’endort pas.
Pour être honnête je ne suis pas sûr de pouvoir faire grand-chose au cas où il s'assoupirait. A mon jeune âge j’ai quand même déjà conduit une fois, mais on ne peut pas dire que ça compte vraiment ; j’étais sur les genoux de mon père et mes pieds touchaient à peine les pédales ! Mais je reste à l’affût quand même. Si je le vois cligner un peu trop souvent les yeux ou bailler alors je lui dirai que je veux qu’il me chante quelque chose. Et puis il sera content d'entonner à la file les chansons napolitaines qu’il connaît. Il en connaît plein... « O sole mio », « Ave Maria »… Faire chanter mon père, ça a toujours été ma botte secrète sur les longs trajets.

Ça y est, ça vrombit très fort ! La vieille Mazda tremble de partout, comme si les portières, le capot et le toit allaient s’arracher. Ça fait toujours ça quand on double les camions. J’ai un peu peur dans ces moments-là, m’agrippant aux sièges et retenant mon souffle, mais malgré tout j'aime bien. Je me dis que c'est ce que doivent ressentir les astronautes dans leur fusée au moment du décollage.

Pour passer le temps je joue souvent à saute-mouton. J'imagine un mouton qui bondit d'une ligne discontinue à une autre - celles de la bande d'arrêt d'urgence. C'est épuisant, mais c'est une question de technique ; tout est dans l'art d'adapter la foulée de l'animal. Quand la voiture roule très vite je dois rester vigilant pour ne pas rater le moindre saut, mais par contre quand on se traîne ce n'est pas plus simple pour autant parce qu'on a vite fait de se laisser distraire par autre chose et d'oublier qu'on a un mouton à faire sauter sur le bas-côté. J'en ai déjà perdu énormément depuis que j'ai commencé ce jeu. Mais heureusement que c'est pour de faux...

Le truc que j'adore aussi c'est plaquer la tête contre la vitre et fermer les yeux. Ça se met à bourdonner dans ma tête et c'est trop bon. Lorsque la route est mauvaise c'est encore meilleur : je me retrouve parfois violemment éjecté à plusieurs centimètres de la paroi pour revenir aussitôt me cogner avec fracas contre elle. J’ai déjà eu des grosses bosses en jouant à ça, mais ça m'a toujours beaucoup amusé et bercé malgré tout.

Quand je suis dans la voiture de mon père je me sens tellement bien ; comme dans un cocon. Ce soir la radio est exagérément forte, l'odeur du tabac inonde mes narines, la voiture se secoue régulièrement à l'approche des camions, les essuie-glaces font un sacré boucan, mais je suis sur mon petit nuage.

Pourtant, dans quelques heures j’abandonnerai mon père pour rejoindre ma mère, prêt à reprendre le cours de mon autre vie…

Sylvain Giannetto

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