Exéprience - Leur Félicité

Petit week-end en région Centre

En me rendant le week-end dernier avec une amie dans la région Centre pour visiter la Loire et quelques unes de ses résidences seigneuriales, joyaux de la Renaissance et symboles de la démesure, de la puissance, et surtout selon moi de la nauséabonde et infecte vanité de ceux qui nous ont gouverné durant des siècles, j'ai été "agréablement choqué" malgré tout par le contact que l'on a pu avoir avec les autochtones. Une expérience troublante...



Château de Chambord
Château de Chambord


Arrivée à Amboise.

De prime abord on apprécie Amboise pour son joli château et pour son centre ville coquet, puis on s'étonne de la politesse et de la disponibilité de ses habitants, de ses commerçants...
Un artisan pourra vous parler durant des heures de son métier, de ses passions, de ses découvertes, et vous laisser repartir sans rien avoir à débourser. Que se passe-t-il ? La courtoisie presque affligeante des automobilistes nous déconcerte, tandis que les citadins avancent d'un pas tranquille dans la ville... Beaucoup d'entre eux flânent. Pourquoi flâner ? Pourquoi perdre son temps alors qu'ils pourraient l'optimiser en prenant des photos, pour ensuite les classer et mieux se souvenir, en se documentant, pour enrichir leurs connaissances et pour s'endormir le soir venu l'esprit léger, la satisfaction d'avoir gravit encore quelques échelons sur l'échelle du savoir ?

Enfin me voici rassuré lorsque je remarque quelques grosses cylindrées faire irruption et vrombir à tout va. Deux trois types foutent le souk. Finalement ils sont normaux ! Joie de courte durée lorsque je me rends compte qu'il n'y a là rien de méchant ni d'ostentatoire. C'est uniquement pour célébrer un mariage...
Tout semble paisible, trop paisible... Les passants affichent tous la même insouciance, la même légèreté. Pourquoi n'ont-ils pas peur ? Pourquoi ne se méfient-ils pas ? Un policier m'a même sourit. Où va-t-on ?


Puis un doute s'installe : pourquoi font-ils tout ce cinéma ? Nous ne sommes ni célébrités ni de la bande à Rothschild. Quel intérêt les locaux auraient-ils à nous faire un peu de place et à s'intéresser à nous ? C'est certainement une accroche commerciale élaborée. Et dire que j'ai failli tomber dans le panneau !
Puis, au fil des promenades, des rencontres, des moments passés à observer ces monstres de bienséance, sagement camouflé derrière la carte d'un restaurant, ou embusqué derrière les rayons d'un magasin, je réalise que cette gentillesse, tant espérée, et pourtant tant redoutée, n'a rien d'artificiel. Un endroit où on prend le temps de vivre, ça fait bizarre... Généralement autour de nous tout s'agite sans cesse, pour ne surtout pas devenir improductifs. Ici le temps semble ne pas avoir d'importance, et paradoxalement, les hommes s'épanouissent. On nous avait promis que le temps c'est de l'argent, non ?


Val de Loire
Val de Loire

L'incompréhension.

Ambaciens, Tourangeaux ou encore Blésois, dégagent une telle sérénité, un tel bien-être que ça en devient suspect, voire inquiétant... Quelle profonde injustice ! N'est-ce pas dégueulasse pour nous, abîmés des grandes villes - ouvrages que l'on pourrait qualifier d'insultes à la nature - d'assister à une telle décadence ? Il y a la fin du monde en 2012, les guerres en Afrique du nord, au Moyen-Orient, le racisme, la violence, les catastrophes écologiques... Pourquoi ne sont-ils pas tristes, accablés, apeurés, comme tout le monde ? Tout le monde que je connais...
Ici pourtant ils ne se sentent pas en marge du reste de la planète, bien au contraire. La nature ils la voient, la ressentent, en font partie intégrante. C'est en chaland, embarcation maritime traditionnelle, que l'on parcourt la Loire, à la rencontre de la faune et de la flore. Les locaux vivent en communion avec mère nature, même si aujourd'hui elle a la gueule cassée et qu'en ses artères coule du poison...

Cette simplicité, cette bienveillance ambiante, ça nous gêne, mais pourquoi ? Qu'est ce qui ne tourne pas rond ?
Je suis le premier à regretter la dimension impersonnelle d'une "mégacité" comme Paris, à m'y sentir seul, loin de la nature que je chérie tant... et pourtant je suis incapable de profiter le moment venu de tout ce que ces personnes et espaces m'offrent. Je reste méfiant, craintif, hésitant... Je me sens un intrus.
  
Face à la bienveillance oppressante de nos hôtes, je ne peux m'empêcher de repenser à ces politiciens qui serrent les paluches qui se présentent à eux, machinalement. Qu'importe l'interlocuteur, les poignées de main fusent, sourire passe-partout scotché aux lèvres. Qu'ils soient de droite ou de gauche, écolos ou fachos, ils adoptent tous la même attitude pour séduire leur monde. Ils jouent la comédie, mais ça marche.
Est-ce donc la peur d'être déçu qui justifierait ma réticence ? La crainte d'être pris pour un naïf, la peur d'enfin baisser ma garde et de tomber de haut ? Suis-je l'homme vulgaire décrit par Nietzsche, soupçonneux à l'égard du noble ? Je n'arrive pas à comprendre les motivations de ces gens, coupables selon moi de trop de prévenance.
Ils ont forcément des arrières pensées non ?
Dans nos civilisations industrialisées, souvent on nous sollicite, interpelle, sonde, observe. On nous agresse de toutes parts. Nous ne sommes que de vulgaires pions, tout juste bons à faire tourner l'économie de notre puissante nation. Consommateurs avant d'être humains. Aussi, on nous apprend à nous battre, car rien ne tombe tout cuit, rien n'est gratuit et il faut s'affirmer, quitte à écraser son voisin. On ne vous fait pas de cadeaux, c'est chacun pour soi. C'est notre culture capitaliste qui veut ça. C'est marche ou crève.


Périphérique Parisien
Périphérique Parisien


Le retour à la "vraie" civilisation.

Instinctivement j'ai pourtant le désir de m'éclipser de cette région aux habitudes si déroutantes... Tant mieux, le week-end s'achève déjà.
En partant, j'espère pouvoir éviter ceux qui exhibent, sans la moindre pudeur, leur félicité. Mais comment les éviter ? Le moindre passant vous balance, avec une perversité toute provinciale, son ravissement à la gueule !
J'avance dans les rues de la capitale. La foule chahute. J'ai peur de me faire insulter donc j'accélère le pas. Je ne parle à personne. Je garde la tête basse. J'enfourche mon scooter. Je circule au milieu des voitures immobiles. Les klaxons retentissent. Je gare mon engin sur un trottoir là où ça ne dérange personne. J'écope d'un PV. Tant pis. Je respire profondément. Je tousse. Ici tout est oppressant mais je suis habitué, je suis rassuré.

Je repense à ce week-end. Mon sang se glace. Le bonheur fait peur.

Sylvain Giannetto

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