Interview de Frédéric Bernicot, romancier

"La  littérature permet d’arriver à une sorte de bijou précieux, façonné c’est vrai, mais en même temps ouvert et en dialogue perpétuel avec le monde tel qu’on le perçoit, avec soi-même".

J’ai eu la chance de rencontrer Frédéric lors d’une soirée organisée par la MFC (Maison du Film Court). Un échange enrichissant au cours duquel nous avons parlé de Victor Hugo, Albert Camus, Franz Kafka... Puis je me suis intéressé à son roman, « Le gardien du dernier poison », une fiction brillante qui traite de la fin de vie et du droit de disposer de soi-même. Surprenant et osé de la part d’un romancier, pharmacien de son état…


Photo de Frédéric prise au Musée d'Orsay là où a été tourné "Le Procès"
Photo de Frédéric prise au Musée
d'Orsay, là où a été tourné "Le Procès"

Peux-tu commencer par nous parler de ton parcours professionnel ?

Je suis docteur en pharmacie, j’ai étudié à la faculté de pharmacie de rennes de 1997 à 2004. Depuis je suis docteur en pharmacie, pharmacien remplaçant. C’est-à-dire que je remplace les pharmaciens titulaires quand ils partent en vacances. Ce qui me permet de travailler dans beaucoup d’officines, les 2/3 nords de la France.

Qu’est ce qui t’a donné l’envie d’écrire ?

C’est une bonne question… si seulement je le savais… non, sans doute beaucoup de choses à exprimer sur un plan personnel. La création reste un domaine assez mystérieux. Comme quand il y a un trop plein qui a besoin de s’exprimer d’une manière ou d’une autre. J’ai toujours été attiré par la lecture notamment, par le langage. Même depuis mon enfance j’écris un petit peu. Ça s’est arrêté au moment de l’adolescence mais c’est revenu ensuite il y a une dizaine d’années pour l’écriture littéraire, un peu avant pour l’écriture purement scénaristique.

Qui sont tes auteurs préférés ?

C’est très éclectique. Surtout beaucoup de fictions, des romans bien entendu. Je lis aussi la philosophie, sur la pensée, des cours théoriques, je m’intéresse aux mathématiques aussi, aux sciences. Mes auteurs préférés : Kafka, qui m’a amené à reprendre la littérature il y a une dizaine d’années, sans lequel je n’aurais écrit mon premier livre publié. Pour « Le gardien du dernier poison » il y a Camus, directement cité dans le livre, et Sartre qui apparaît malgré lui dans le livre, en tant que personnage homonyme, même si on ne parle par trop de sa philosophie. Victor Hugo… Les auteurs français du 19ème, c’est ma période préférée. La poésie… Chez les philosophes il y a Platon, Nietzsche bien sûr.

Kierkegaard ? Tu le cites dans ton livre.

Oui, parce qu’il a écrit sur les thématiques de l’existence et de l’angoisse.

Quelle est l’influence de ton parcours professionnel sur l’écriture ?

Pour mon premier livre l’influence paraît directe, parce que c’est un pharmacien qui exerce dans une pharmacie, donc c’est un univers que je connais bien et que j’ai pu retranscrire. Ce que m’a apporté la pharmacie ce sont des connaissances bien entendu, scientifiques, un mode de vie aussi, parce que je fais des remplacements. J’ai beaucoup d’employeurs donc je suis assez indépendant et dispose de beaucoup de temps pour l’écriture. Je peux choisir où je vais, ce que je fais, en grande partie. Mon métier me permet de rencontrer beaucoup de monde, de vivre de nombreuses expériences différentes et d’en savoir plus sur mes contemporains.

Tu es un itinérant en fait.

Oui, je suis une sorte d’itinérant de la pharmacie. J’aime bien le mouvement. J’aime bien la pensée en mouvement, l’écriture en mouvement, jamais m’arrêter. Et à l’inverse, ce qu’a apporté l’écriture sur la pharmacie, c’est devenu une sorte de forme de vie. Je peux être vu comme un ovni par les autres quand j’exerce en pharmacie et qu’on apprend que je suis écrivain. Il y a cette méfiance aussi pour certaines personnes, quand leur entourage voit débarquer un écrivain qui est là pour un temps assez court.

Surtout quand on lit ce que tu écris…

Bien sûr ce que j’écris est de la fiction, rien à voir avec la réalité. D’ailleurs pour raconter une petite histoire, quand j’ai fait ma première séance de dédicaces, à Morlaix dans une librairie, j’avais fait lire à une libraire « Le gardien du dernier poison » et quand elle m’a revu la fois suivante, après l’avoir lu, elle est venue vers moi et s’est adressée à moi d’un air catastrophé : « Mais elle est terrible votre histoire, il est mort… » Mais je l’ai rassurée en lui disant qu’il s’agissait bien évidemment une fiction ! C’est vrai que j’aime bien préciser ça, parce qu’on pourrait penser que… ils pourraient faire des identifications hasardeuses.
Il y a certainement une sorte d’unification dans la fiction littéraire. On est capables de mettre des motifs qui participent de la vie vécue, de la connaissance scientifique ou de la connaissance que l’on peut engranger grâce à la lecture d’autres fictions littéraires, à la vision d’œuvres théâtrales, cinématographiques, à travers l’exploration d’œuvres d’art, ou encore des voyages que l’on fait. Plein de choses variées en fait… Donc la littérature permet de condenser tout ça et d’arriver à une sorte de bijou précieux, façonné c’est vrai, mais en même temps ouvert et en dialogue perpétuel avec le monde tel qu’on le perçoit, avec soi-même. Tout cela demeure malgré tout très mystérieux.

Je me souviens du personnage de Sartre dans ton roman…

Jean-Pierre Sartre (rires).

T’est-il déjà arrivé d’être confronté à ce genre de personne, qui t’aurait sollicité pour obtenir le dernier poison ?

Non non, ça ne m’est jamais arrivé. A ma connaissance en tout cas, parce qu’après on peut avoir une ordonnance tout à fait légale, avec des indications bien déterminées, qui peut-être détournée. Ça après on ne peut pas toujours le savoir. Donc c’est une sorte de compliment lorsqu’une libraire s’imagine que ce que j’ai écrit est réellement arrivé. Ça veut dire que je suis arrivé sans doute à un niveau de vraisemblance suffisant pour laisser croire que ce sont des événements vécus. L’autre jour un journaliste m’a aussi demandé pourquoi je m’intéresse à la question de la mort alors que je suis encore jeune. Tout ça intrigue les gens.
Le défi c’est d’arriver à quelque chose de suffisamment précis, de bien détaillé, permettant de recréer un monde. D’ailleurs des pharmaciens m’ont dit que c’était bien écrit et même d’autres personnes qui ne me connaissaient pas et qui ne savaient pas que j’étais pharmacien s’étonnaient que ce soit si précis et se demandaient comment j’avais fait pour me documenter. Quand je leur expliquais mon parcours elles comprenaient mieux.

C’est un livre militant non ?

Non non, ce n’est pas militant.

Tu abordes quand même le droit de mourir et quand on lit ton roman c’est ce qu’on ressent.

On peut le prendre comme ça. A l’origine du livre c’est un fait divers. Une dame qui allait finir sa vie en Suisse je crois, dans un hôtel spécialisé où on lui injecterait une sédation contrôlée. C’est assez scandaleux qu’on doive s’exiler pour ça et qu’on n’ait pas la possibilité de mourir par soi-même en France. Après, ça m’avait choqué au départ et ensuite j’ai mis en branle une sorte de questionnement philosophique sur la fin de l’existence à travers cette fiction. Et finalement je pense que le résultat est assez équilibré, dans le sens où je continue à me questionner. Je n’ai pas de certitudes sur la question. Je suis ni pour ni contre l’euthanasie, je pense qu’il faut sans doute évoluer, car les lois actuelles ne sont pas suffisantes malgré des avancées. La loi Léonetti par exemple.

Vous en parlez entre collègues de cette question d’euthanasie, de fin de vie ?

Dans mon livre c’est plus la question de la fin de l’existence qui est posée de manière générale. Peut-on disposer de soi-même déjà, à travers le suicide ? Question du suicide que Camus a aussi bien développée.
Une fois j’ai une collègue pharmacienne qui a lu le livre et qui m’a ensuite avoué avoir déjà délivré une substance… qu’elle soupçonne d’avoir été utilisée comme dernier poison… Elle ne savait pas exactement si c’était pour ça, mais il y avait un gros doute en fait. Mais elle a plus ou moins laissé faire car elle avait le droit de délivrer. Ça pose encore la question du cadre légal. Il y a une différence entre le cadre légal où l’on peut délivrer quelque chose et la finalité. Une responsabilité morale sans doute aussi. Le pharmacien a une responsabilité morale, pas seulement en tant que pharmacien. Donc j’ai eu comme ça quelques retours d’expériences vécues par d’autres…

Ça reste quand même tabou

C’est une question difficile. Moi je n’ai aucune difficulté à en discuter mais on n’est pas forcément appelés à en parler. Il faut que la personne du milieu pharmaceutique avec laquelle je travaille ait déjà lu le livre. On est là pour travailler, donc je n’ai pas eu forcément énormément de retours sur la question.

Vers la fin du roman le personnage principal décide d’accéder à la requête d’un vieil homme qui lui demande de lui fournir le dernier poison. Pourtant, lorsqu’il est censé le lui donner, impossible de remettre la main sur le produit, sans que l’on sache si c’est un oubli délibéré ou pas…

J’aime bien laisser des zones d’ombres. Il y a plusieurs interprétations possibles. J’écris en fait sans savoir où je vais, donc il peut y avoir certaines zones d’ombres, voire d’incohérence parfois. Et dans ce cas-là on peut se demander si ce n’est pas l’inspecteur en pharmacie qui aurait dérobé le médicament entre-temps, ou s’il ne l’aurait pas oublié en effet. J’aime bien laisser la possibilité au lecteur de faire sa propre histoire. Ce qui est enrichissant ce sont les retours que l’on peut avoir des personnes qui l’ont lu et qui souvent disent qu’à la seconde lecture elles n’ont pas du tout vu les choses de la même manière.

Peut-on te considérer comme un anticonformiste ?

C’est plutôt un questionnement, je ne suis pas dans une démarche militante ou d’engagement.

Mais poser la question c’est déjà s’impliquer

Oui c’est vrai je suis d’accord. Ne pas se satisfaire de la situation actuelle c’est déjà s’engager.

Ça peut-être très dérangeant pour celui qui t’emploie non ? Il se dit, vu ses idées il ne faut pas que je lui laisse l’accès à tous les produits…

(Rires) C’est vrai que je n’avais pas pensé à ça, mais je ne m’identifie absolument pas au personnage du roman.

Tu n’as jamais perçu dans le regard d’un autre la peur ?

« Oh lala qu’est-ce qu’il va faire ! » (Rires). Mais non jamais. De toute façon je ne me place pas dans une démarche démiurgique, je n’ai pas le désir de remplacer Dieu. Parce que je n’ai pas la solution et que de toute façon ce n’est pas à moi de prendre ce type d’initiative…

Mais face à une personne qui souffre tu as le pouvoir de l’aider

Oui mais je pense qu’une démarche académique est plus intéressante avec plusieurs personnes qui peuvent statuer. C’est pour ça, la situation actuelle n’est pas si mauvaise que ça. Le problème c’est quand un médecin, le docteur Bonnemaison par exemple, est laissé dans l’isolement et qu’il décide de s’octroyer des pouvoirs qu’il ne devrait pas avoir. Là ça pose problème. C’est une réflexion aussi sur la société, parce qu’il y a un pacte social en fait. La vraie question c’est que la société ne peut pas donner la mort. D’un point de vue sociétal on ne peut pas le faire. Après d’un point de vue individuel, n’importe qui peut disposer de sa propre vie. Mais d’un point de vue social on n’a pas franchi le point qui ferait qu’on pourrait organiser la fin de l’existence d’une personne, même si on a déjà commencé. Ce sont des questions qui demeurent et qui évoluent.

Frédéric Bernicot
Frédéric Bernicot

Lorsque tu écris, t’autocensures-tu ? Par exemple dans un passage du livre le personnage principal écrit une lettre dans laquelle il indique la recette d’un poison, mais tu ne la donnes pas dans son intégralité, certainement pour ne pas être accusé par le lecteur de donner trop d’informations sur le procédé…

Oui voilà, dans le roman la molécule à laquelle je pense ça vient aussi d’un fait divers. C’est pour ça que j’accumule au fur et à mesure des choses et qu’au bout d’un moment on les agrège quand on écrit. Je me souviens de l’histoire d’un pharmacien qui s’est suicidé avec une certaine molécule et je ne tenais absolument pas à ce que le nom de la molécule apparaisse dans le livre.

Certains auteurs s’en seraient sûrement moqués et l’auraient inscrite quand même…

Oui mais j’ai une forme de responsabilité quand même et l’autocensure n’est pas forcément quelque chose de négatif.

Ce qui m’intéresse par rapport à ton témoignage, et qui intéressera sûrement d’autres personnes dans des domaines peut-être totalement différents, c’est de savoir, quand on assiste à des choses, si l’on peut tout se permettre au nom de l’acte créatif, tout restituer ou bien si l’on doit malgré tout établir un filtre entre la réalité et la fiction. Te concernant tu as donc choisi de te mettre des barrières ?

Ah oui je mets de barrières. Et ça n’apporterait pas grand-chose d’indiquer le nom d’une molécule. Quelqu’un qui voudrait vraiment en finir trouverait de toute manière...

Même dans le récit, ce n’est jamais trash

C’est mon esthétique aussi, je ne suis pas dans un style très réaliste. Tu lis du Houellebecq ou d’autres auteurs contemporains, comme la vie économique a pris une sorte d’ampleur descriptive, on met le nom des molécules, le nom des trucs qu’on achète. Il y a même des auteurs qui sont achetés par des marques pour mettre tel ou tel nom.

Certains ont vendu leur âme au diable

Pas forcément au diable. C’est un monde économique, c’est le système qui veut ça. Je ne porte pas de jugement par rapport à ça mais ce n’est pas mon esthétique ni ma manière de voir. Le capitalisme entraîne des dérives dont il convient de se préserver sans doute…

Comment as-tu eu l’idée de cette histoire ? Tu disais écrire au fur-et-à-mesure. Tu es parti d’un fait divers et tu as brodé à partir de ça ?

Oui je suis parti d’un fait divers que j’avais entendu dans un journal et m’est venue l’idée d’un pharmacien, le gardien du dernier poison dans notre société, celui qui donne la mort. C’est parti de ce concept. Il a fallu le mettre en scène. Je me suis dit, pourquoi pas un pharmacien qui apprendrait qu’il est condamné lui-même, c’est un petit peu plus intéressant pour avoir un récit qui soit percutant, subjectif et en même temps qui questionne. C’est un peu le reflet de ce que je suis. Aussi un pharmacien qui apprend la philosophie. Il découvre par exemple la lecture de Camus, il commence à se questionner.

Il y a beaucoup de toi dans ce roman ?

Il y a toujours une sorte d’intimité entre le créateur, l’écrivain en l’occurrence, et le personnage, qu’il ait telle ou telle fonction dans l’œuvre. Après ça peut-être autobiographique, mais ce qui est intéressant c’est de savoir dans quelle mesure c’est autobiographique. Il y a toujours une part de soi qui revient, sa perception du monde au minimum, dans ce qui est proposé en tant que création.

Par rapport à des choses que tu aurais vécues, t’es-tu déjà dit : « ça non, ça pourrait-être intéressant mais faut pas… »

Quand j’écris le premier jet il n’y a aucune censure. C’est seulement a posteriori que je me suis dit que je n’allais pas mettre le nom du poison. Le livre était déjà terminé. J’écris toujours sans savoir ce qui va venir. C’est comme une aventure, c’est pour ça que j’aime écrire et découvrir ce que je vais écrire. J’écris donc sans censure, sans limites, j’écris de cette manière là et les choses s’imposent de cette manière là.

As-tu un journal intime où tu notes tout ce qui t’arrive, tout ce que tu vois ?

Je ne fonctionne pas par système de notes en fait, mais c’est vrai que je devrais. Ça peut-être mieux pour la création. J’ai essayé de travailler de différentes manières, c’est pour ça que j’ai arrêté l’écriture scénaristique, c’est parce que je n’aime pas écrire en connaissant le début, la fin et en essayant de meubler selon une progression dramaturgique. Ça ne m’intéressait pas. Ecrire un plan, détailler les personnages au préalable, savoir précisément où on va… je préfère me laisser porter. J’ai confiance en moi, en ma capacité à écrire. Des fois ça donne des très bons résultats, d’autres fois ce sont des choses qui ne sont pas d’un très bon niveau. Là il y a beaucoup d’autocensure dans le fait où si je publie 2 livres j’en ai écrit 6 et les deux livres précédents sont souvent le condensé du livre qui est publié. L’autocensure est plutôt là dans le jugement que je peux avoir par rapport à la qualité de mon travail. On vit à une époque où il y a tellement de choses à lire que c’est un manque de respect par rapport au lecteur et par rapport à soi-même aussi de présenter des textes approximatifs, qui n’ont pas beaucoup de sens. Après c’est un jugement que j’ai par rapport à moi. Kafka avait le même jugement et sans son ami Max Brod on n’aurait jamais eu la chance de découvrir son œuvre.

Tu m’as déjà parlé plusieurs fois de Kafka et je dois avouer qu’en lisant ton roman ça m’a rappelé un peu le personnage de K. Qu’est-ce qui t’attire chez Kafka ? Peut-on dire qu’il t’inspire ?

Sa vision du monde est pessimiste, négative, fataliste, mais il y a quelque chose de littéralement percutant et absurde chez lui. Camus d’ailleurs le théorisera très bien. Dans « Le Procès » ou « Le Château » j’ai toujours vu le personnage de K comme un individu qui n’a jamais le choix, qui subit l’environnement social ou même familial dans lequel il vit et auquel on fait un procès sans motif. Il y a à la fois une passivité du personnage et une quête presque métaphysique, c’est pour ça que j’aime bien. C’est indéfinissable. C’est la quête d’un au-delà sans doute pour « Le Château », une quête de soi-même dans « Le Procès ».

Avec ce passage surprenant dans « Le Procès » où le gardien apprend à K. que cette porte devant laquelle il a passé toute sa vie sans jamais oser la franchir lui était en fait destinée…

Il est juif et la question de l’existence de Dieu est moins importante pour les juifs. C’est seulement à la fin de leur existence qu’ils s’interrogent sur la question. Est-ce que je peux effectivement croire en Dieu ? Est-ce que mon existence a fait que je peux croire en lui ? Chez les chrétiens c’est un peu l’inverse, c’est un préalable. « Le Château » c’est ça, c’est une quête vers un au-delà, un quelque chose de divin ou métaphysique. Ça me fait penser au cinéma de Kubrick.

Kubrick ?

J’adore Kubrick. Ça me fait penser à « 2001, l’Odyssée de l’Espace » ou à Platon aussi, le mythe de la caverne ; il y a une dimension métaphysique.

Pour revenir à Kafka et « Le Procès », tu as aimé le film d’Orson Welles ?

D’un point de vue cinématographique j’aime bien le blanc et noir (sic), c’est magnifique, quand K. passe dans les tunnels… Mais c’est autre chose, c’est une autre œuvre. Quand tu as un livre aussi puissant, qu’est-ce que tu veux faire ? Tu es obligé de faire autre chose. Kafka est irremplaçable et dans plusieurs siècles on tirera encore de nouvelles interprétations de son œuvre.

J’imagine que tu es parfois exposé à des situations difficiles dans ton travail…

Dans la pharmacie on est quand même assez protégés par rapport aux médecins qui voient directement le patient. C’est par le langage des proches qu’on assiste à de la détresse, des difficultés, des douleurs. Même si on a un rôle très important on n’est pas au premier rang non plus, par rapport à une infirmière, un chirurgien. On a peu de rapports avec le corps de la personne déjà.

Par rapport à tout ce que tu vois chaque jour, est-ce que ça te donne des idées, je n’ose pas dire de combats…

Finalement je m’inspire assez peu de mon quotidien mais plutôt de choses lus, vues, vécues. J’ai dû travailler dans 200 ou 300 officines en l’espace d’une dizaine d’années et c’est vrai que je pourrais créer une sorte de comédie humaine de la pharmacie à partir de mon expérience, ce qui donnerait un prisme de la société française sur cette période. Je pourrais faire quelque chose comme ça. Mais ça a déjà été fait, on a eu Balzac, Zola… Après ça dépend comment on le fait (Rires). Si je voulais je pourrais avoir de belles brochettes de personnages. Je pourrais faire du La Bruyère, du Molière, du La Fontaine… Déjà d’un point de vue statistique, quand on fait 200-300 pharmacies en l’espace de dix ans, qu’en moyenne on a 3-4 collègues et qu’on voit 80 patients dans une journée, il y a un brassage énorme. Même s’il y a des personnes que je n’ai pas le temps de connaître, lors de chaque déplacement j’essaie de me souvenir au moins d’une personne singulière.

Est-ce que ton côté artiste influence la manière dont tu exerces ton travail ?

Il n’y a peut-être pas de séparation si évidente en fait. C’est comme les gens qui pensent qu’il y a d’un côté la vie privée et de l’autre la vie publique. Je pense que c’est une séparation artificielle avec des schématiques. Dans la logique je pourrais essayer de cloisonner, prendre un pseudonyme en tant qu’écrivain et de l’autre côté continuer à exercer en tant que pharmacien. Mais paradoxalement je ne ressens pas la nécessité, quand j’écris quelque chose de pharmaceutique, de prendre un pseudonyme. Je considère qu’on peut avoir plusieurs cordes à son arc sans qu’un domaine impacte nécessairement un autre de manière préjudiciable.

De manière générale, que ce soit un réalisateur, un romancier ou quelque artiste que ce soit, comment penses-tu que l’on doive appréhender l’utilisation de son propre vécu pour créer ?


Déjà dans ta question tu as une vision normative, « on doit ». On devrait, on pourrait… Voilà, c’est déjà une partie de la réponse. La question c’est, est-ce qu’on a le choix en fait par rapport à ce qu’on a vécu ? Moi je suis limité par mes moyens. Je ne pourrais pas écrire pour tel ou tel être humain, il me semble, sans être ridicule. J’écris de manière assez intuitive et après mon cerveau fait le reste. J’ai confiance en mon potentiel créateur je dirais et je fais les choses à ma manière. Je suis loin d’être aussi talentueux que tel ou tel écrivain dans tel ou tel domaine d’écriture mais j’essaie de faire les choses à ma manière sans copier. Je n’écris pas à la manière de quelqu’un. Ce que j’écris est souvent court et percutant, irrégulier et manque de perfection sans doute. Je me laisse guider, je me laisser aller sans savoir où ça va me mener... L’aventure continue !


Propos recueillis le 12 février 2016.

Sylvain Giannetto

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